Mandat à vie : Bras de fer entre Tebboune et Chengriha ?

Abdelmadjid Tebboune (à dr.) avec Saïd Chengriha, le chef de l’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, le 05 juillet 2023. © Algérie Presse Photos APP/MAXPPP
Entre velléités de présidence prolongée et pressions de l’état-major, le palais d’El Mouradia serait le théâtre d’un bras de fer dont l’issue pourrait peser sur la stabilité régionale. Décryptage d’un système sous tension.
L’histoire politique de l’Algérie semble se répéter. Sept ans après la chute d’Abdelaziz Bouteflika, la question d’un pouvoir qui s’éternise refait surface. Au centre des spéculations : Abdelmadjid Tebboune. Réélu en 2024, le chef de l’État se trouve désormais confronté à un dilemme majeur : se conformer strictement à la Constitution qu’il a lui-même fait adopter ou chercher à en contourner les garde-fous afin de prolonger son maintien au pouvoir.
Le verrou constitutionnel de 2020
La révision constitutionnelle de 2020, présentée à l’époque comme une réponse aux revendications du mouvement du Hirak, a pourtant instauré un verrou juridique particulièrement contraignant. L’article 88 limite explicitement l’exercice de la fonction présidentielle à deux mandats, sans possibilité de dérogation. Plus encore, l’article 223 classe cette disposition parmi les clauses dites « intangibles », exclues de toute révision.
Dans ce cadre, toute ambition de gouverner au-delà de 2029 ne pourrait passer que par une rupture institutionnelle majeure : l’abrogation de la Constitution actuelle et l’adoption d’un nouveau texte fondamental. Une perspective hautement risquée dans un pays où le calme apparent de la rue tient davantage de la lassitude que d’un réel consensus politique.
Boualem Boualem, l’architecte de l’ombre
Dans cette équation délicate, Abdelmadjid Tebboune peut compter sur un acteur central mais discret : Boualem Boualem, son conseiller juridique. Devenu une figure clé de l’appareil présidentiel, celui-ci a progressivement consolidé son influence au sein de l’État civil, notamment à travers les circuits de nomination dans l’appareil judiciaire et administratif.
Selon plusieurs observateurs, Boualem Boualem travaillerait à l’élaboration de scénarios de « continuité institutionnelle », dont l’hypothèse d’un passage du quinquennat au septennat. Une telle manœuvre permettrait de repousser l’échéance présidentielle sans remettre formellement en cause la limitation du nombre de mandats, tout en préservant les équilibres d’intérêts bâtis autour du pouvoir depuis 2019.
Chengriha, arbitre et gardien du système
Ces projections se heurtent toutefois à une résistance de taille : l’institution militaire. Le général d’armée Saïd Chengriha, chef d’état-major, observe avec circonspection l’affirmation croissante du clan présidentiel. Pour le haut commandement, l’enjeu dépasse la personne du président : il s’agit avant tout de préserver la stabilité du système et d’éviter toute dérive susceptible de rallumer la contestation populaire.
Dans les cercles militaires, la crainte d’un « Hirak 2.0 » provoqué par un passage en force constitutionnel est bien réelle. L’hypothèse d’une transition maîtrisée en 2029, avec une succession encadrée, apparaît de plus en plus comme une option privilégiée. Les tensions, longtemps feutrées, se manifestent désormais au grand jour : absences lors de cérémonies officielles, lenteurs dans la validation de certains décrets, et luttes d’influence relayées par médias interposés.
Vers une crise de régime ?
L’Algérie se trouve ainsi à un moment charnière. D’un côté, une présidence tentée par des ajustements juridiques pour assurer sa pérennité. De l’autre, une armée qui, tout en garantissant la façade de stabilité, refuse de cautionner un scénario rappelant les impasses de la fin de l’ère Bouteflika.
À ce stade, l’hypothèse d’un « mandat à vie » relève davantage de la tentation que du projet abouti. Mais elle souligne une réalité constante du pouvoir algérien : si le temps use les présidents, la volonté de s’accrocher au pouvoir, elle, se heurte tôt ou tard à l’arbitrage des forces armées.






