Malcolm X censuré en Algérie et la raison est vraiment insolite
ALGERIE — Il est des moments où l'absurde cesse d'être une simple anecdote pour devenir le miroir d'une dérive systémique. L’intervention de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des Travailleurs (PT) et figure de proue de l'opposition, lors d'une conférence de presse, en est l'illustration la plus cinglante. Alors que le pays se gargarise des succès d'affluence du Salon international du livre d'Alger (SILA), ses propos ont jeté une lumière crue sur les mécanismes d’une censure qui, entre ignorance crasse et paranoïa sécuritaire, étouffe la création intellectuelle.
Malcolm X contre les « Films X » : Le degré zéro de la lecture officielle
Le récit livré par Louiza Hanoune n'est pas seulement une sortie médiatique ; c'est un réquisitoire contre la médiocrité institutionnelle. Elle y relate une scène survenue au SILA : l'interdiction d'un ouvrage consacré à Malcolm X. Le motif ? Les censeurs de la commission, censés être le rempart intellectuel du ministère, ont vu dans le nom du leader révolutionnaire noir-américain une référence aux « films X ».
« Regardez à quel point le ridicule nous frappe », s'indignait-elle, pointant du doigt une commission formée d'intellectuels au niveau du ministère capable de produire une telle décision. Pour Hanoune, cette méprise est une insulte à la mémoire d'un homme qui, non seulement a marqué la lutte pour la liberté des Noirs américains, mais a entretenu des liens profonds avec l'Algérie post-indépendance, se convertissant à l'Islam après son pèlerinage à la Mecque. « C'est une honte », martelait elle, rappelant que tout le monde était au courant de cette dérive qu'elle ne voulait initialement pas évoquer, tant elle disqualifie ses auteurs.
De l'anecdote au système : L'anatomie d'un contrôle total
Si l'histoire de Malcolm X prête à un rire amer, elle n'est que la face émergée d'un iceberg dont l'édition 2025 du SILA a révélé la structure monumentale. Le salon, devenu la manifestation culturelle la plus fréquentée du pays avec 6,2 millions de visiteurs, est paradoxalement devenu le théâtre d'une censure de plus en plus sophistiquée.
Le SILA 2025 ne se contente plus de filtrer ; il exclut par anticipation. Sous l'égide du ministère de la Culture et des Arts, l'événement est utilisé comme un outil de rayonnement diplomatique, mais derrière les chiffres (1 255 exposants, 240 000 titres), se cache une sélection drastique. Le pluralisme idéologique est le grand sacrifié de cette grand-messe où la présence de stands institutionnels massifs, comme celui de l'ANEP, sature l'espace du récit officiel.
L'ère du « rapport secret » et de la police de la pensée
Le tournant majeur de cette édition réside dans l'officialisation du « rapport secret » émanant des services de sécurité comme base légale de la censure. Tidjani Tama, président de la Commission de lecture, a admis sans détour que l'éviction de maisons d'édition comme Koukou Éditions n'était pas le fruit d'une analyse littéraire, mais d'une injonction sécuritaire dictée par la ministre Soraya Mouloudji.
Ces documents, qualifiant des essais de « destructeurs » ou d'atteintes à « l'image de l'Algérie », fonctionnent comme de véritables lettres de cachet. Ils privent les éditeurs de tout droit de réplique et de tout recours judiciaire effectif. En 2025, la justice algérienne a d'ailleurs entériné ce fait accompli en confirmant un non-lieu face à la plainte déposée par Arezki Aït-Larbi, le directeur de Koukou Éditions, pour « atteinte aux libertés et abus de fonctions ».
Les parias de la République des Lettres
La censure au SILA frappe chirurgicalement ceux qui tentent de déconstruire les mythes officiels ou d'ouvrir des espaces de réflexion critique :
- Koukou Éditions : Bannie pour la troisième année consécutive, cette maison est punie pour donner la parole à des auteurs autonomes (universitaires, anciens officiers de l'ALN) dont les travaux dérangent la doxa.
- Tafat Éditions : Dirigée par Tarek Djerroud, elle subit une exclusion totale sous le motif kafkaïen que l'éditeur « ferait de la politique ». Une accusation absurde dans un pays dont la Constitution garantit l'expression politique, mais qui vise en réalité à neutraliser les voix berbéristes et laïques.
- Les éditions Gallimard : Totalement absentes du salon en 2025 pour empêcher que le succès du roman Houris de Kamel Daoud — traitant des traumatismes de la « Décennie Noire » — ne trouve un écho local.
Zones rouges : Le dogme contre la raison
Le filtrage thématique dessine une géographie de l'interdit très précise. Tout ouvrage traitant de la guerre civile des années 1990 est soumis à une surveillance paranoïaque, la loi sur la Concorde civile servant de bouclier contre toute analyse critique.
Le « deux poids, deux mesures » est frappant : alors que les travaux d'historiens comme Héla Ouardi (Les derniers jours de Muhammed) ou de chercheurs comme Djemila Benhabib sont saisis pour « provocation religieuse », des manuels salafistes radicaux ou des rééditions de Mein Kampf d'Adolf Hitler circulent parfois librement sur certains stands. Pour les éditeurs exclus, c'est la preuve d'une alliance tacite entre les services de sécurité et les courants conservateurs pour étouffer la pensée laïque et rationnelle.
Un naufrage constitutionnel
Cette pratique de la censure s'exerce en violation flagrante de l'Article 54 de la Constitution algérienne, qui dispose que « l'activité des publications ne peut être interdite qu'en vertu d'une décision de justice ». En procédant par exclusions administratives et rapports de police, le ministère de la Culture s'érige au-dessus de la loi fondamentale.
Comme le soulignent Amnesty International et Human Rights Watch, ce durcissement s'inscrit dans un climat de répression post-Hirak, marqué par un rétrécissement brutal de l'espace civique et une criminalisation de la dissidence.




